Le téléphone le plus increvable de l’histoire, ouvert, dumpé, planté à distance, puis modifié pour tricher à Snake. Présenté à SecSea 2026 sous le nom de projet « Togbrick », ce travail sur le Nokia 3310 est de la nostalgie assumée, mais la démonstration technique est sérieuse : du dump de firmware au dépassement de tampon déclenchable par un simple SMS. Et sous l’objet culte, une leçon qui n’a pas vieilli.
Troisième volet de notre couverture de SecSea 2026. Celui-ci se lit comme une histoire, et finit sur une morale très actuelle.
Ouvrir une plateforme de 1997
Le 3310 repose sur une plateforme matérielle de la fin des années 1990 : un microcontrôleur à cœur ARM, deux mégaoctets de mémoire flash, des blocs radio. L’accès ne passe pas par le connecteur de charge, dépourvu de lignes de données, mais par des contacts internes et deux bus série de service. L’intervenant raconte honnêtement avoir grillé un premier appareil en l’alimentant mal, et briqué un second en cours de route : la rétro-ingénierie matérielle est faite d’essais, d’erreurs et de patience.
Point décisif : le firmware n’est pas signé. On peut le lire, le modifier, le réécrire. C’est ce qui rend tout le reste possible.
Extraire, cartographier, comprendre
En basculant le terminal dans un mode de service, l’intervenant dumpe l’intégralité de la flash, puis en cartographie le contenu par tâtonnements : flashs répétés, recalculs de sommes de contrôle à l’ancienne, identification progressive des zones utiles. Le code, principalement en C, s’analyse au désassembleur. Et le verdict est sans appel : aucune protection mémoire moderne. Pas de randomisation d’adresses, pas de canari de pile, pas de chiffrement, pas de signature. Les défenses que nous tenons aujourd’hui pour acquises n’existaient tout simplement pas.
Le plantage par SMS, et ce qu’il dit encore aujourd’hui
La preuve de concept marquante : en fabriquant un SMS au format brut qui dépasse les en-têtes prévus, l’intervenant provoque un dépassement de tampon et fait planter le téléphone à distance, sans y toucher. Un message, et l’appareil tombe.
Le constructeur a refusé d’y voir une vulnérabilité de l’appareil, arguant que le problème relève du format de message lui-même. Le débat est ancien, et il resurgit à chaque génération : un plantage par message malformé reste un plantage par message malformé, des Nokia d’hier aux smartphones d’aujourd’hui.
C’est tout l’intérêt de la démonstration : la même classe de faille, le traitement insuffisant d’une entrée venue de l’extérieur, traverse trente ans d’informatique. Les protections ont changé, le motif, non.
Le serpent immortel, ou la conséquence d’un firmware non signé
Dernière étape, la plus joueuse : profitant de l’absence de signature, l’intervenant repère dans le jeu Snake l’octet qui gère la collision du serpent avec lui-même, le modifie, recalcule les sommes de contrôle et réécrit le firmware. Résultat, le serpent ne meurt plus. Anecdotique, et pourtant c’est la démonstration la plus parlante de la soirée : sans signature du firmware, un octet suffit à changer le comportement de l’appareil. Appliquez cette idée à un équipement qui compte, et l’anecdote devient un problème.
Ce qu’on en retient chez Humanix
- La signature du firmware n’est pas un luxe, c’est la frontière. Elle sépare un appareil qu’on peut modifier à volonté d’un appareil qui refuse un code non autorisé. Sur un objet moderne, son absence est une faille de conception, pas un détail.
- Le traitement des entrées externes est le motif de faille le plus durable. Un message, une trame, un fichier venus de l’extérieur et mal bornés : c’est vrai en 1997, c’est vrai en 2026. Toute entrée non maîtrisée est une surface d’attaque, et c’est la première chose qu’un audit vérifie.
- Le vieux matériel ne disparaît pas, il traîne. Des plateformes de cette génération subsistent dans l’industriel et la télémétrie. Les étudier, ce n’est pas de l’archéologie, c’est de l’inventaire de risque.
- On apprend en démontant, pas en lisant la fiche. Le projet le dit à sa manière, nous aussi. La preuve avant le verdict.
À retenir
- Le firmware du 3310 n’est pas signé et ne dispose d’aucune protection mémoire moderne : il se dumpe, se modifie et se réécrit librement.
- Un SMS au format brut, fabriqué pour dépasser les en-têtes prévus, provoque un dépassement de tampon et plante le téléphone à distance.
- La même classe de faille (entrée externe mal bornée) traverse les générations, des téléphones d’hier aux smartphones d’aujourd’hui.
- L’absence de signature permet, en modifiant un seul octet, de changer le comportement de l’appareil : illustré ici par un Snake rendu immortel.
Note. Compte-rendu, à visée pédagogique, d’une conférence de SecSea 2026 sur la rétro-ingénierie d’un Nokia 3310. Nous décrivons la démarche et ses enseignements, sans détailler la fabrication d’un message malformé. Le travail a été mené sur des appareils appartenant à l’intervenant, et s’appuie sur des communautés de reverse radio libres. Troisième volet de notre couverture de l’événement. Un équipement embarqué ancien encore en service chez vous ? Contactez-nous.